Doppleganger

1


« Besoin d’aide ? Glissez un p’tit message sous la porte 217 et gagnez du temps, de l’argent et un ami ! Votre futur grand p:Dte, Vincent ».

Un sourire amusé, Lyne relisait l’étrange annonce.
Posée en plein centre du miroir de l’ascenseur, sur un papier d’écolier, le mot était incontournable pour tout locataire du 106 Benjam Street.
L’écriture était « rieuse » avec des grosses lettres  et un big smiley à la place du « O »de « pote ».
Le mot n’était pas là ce matin, pas plus qu’il n’y avait eu d’occupant dans l’appartement 217 de l’immeuble car il était vacant depuis deux mois. Lyne le savait que trop bien depuis qu’elle savourait la quiétude de son voisinage après le départ unanimement célébré du jeune couple “Électro-Transe” qui l’avait occupé.

Dans un chuintement feutré, les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur le corridor de velours vert. L’immeuble de Benjam Street était un ancien hôtel luxueux reconverti en logement pour classe moyenne chanceuse. En effet, les propriétaires de l’hôtel, une ancienne famille de Windsor, avait conservé les suites et les avaient tout simplement convertie en appartement de style baroque.
La rénovation avait été laissée au syndic de propriété réunissant quelques membres de l’association « wealth and culture » dont le meilleur ami de Lyne faisait partie.
L’association avait pour charge de dénicher des bâtisses non-exploitées, de les remettre à neuf et de les proposer en logement à des ménages moyens en-dessous du coup du prix au mètre carré jusqu’à 50% dans le meilleur des cas. Certains propriétaires comme les Windsor, gagnaient en réduction d’impôt et avaient le sentiment de faire une œuvre charitable. Pour les locataires, c’était une aubaine incroyable.

Mais l’appartement 217… Il était le seul des périmètres de location dont les prestations étaient en-dessous des autres : son raccordement au tableau électrique commun avait été sacrifié dans ses performances aux bénéfices des autres appartements et son débit d’eau ne comportait aucune pression digne de ce nom pour prendre ne serait-ce qu’une simple douche.
Les lambris et parquets étaient toujours d’époque et l’appartement ne comportait aucun double-vitrage : Les sons de la rue se déversaient en voisins fêtards et importuns de manière continue, 24h/24h.

Avec l’acquisition du Windsor Hotel, l’association avait logé 29 locataires avant de s’en aller remplir de nouvelles bâtisses au nez et à la barbe d’autres entrepreneurs. Sa réactivité sur le marché de l’immobilier, son but louable “et louant” ainsi que les invectives enflammées des dirigeants rapportées par la presse à l’encontre du lobby de l’immobilier, faisaient la viralité internet de ses associées.

Cependant, “Louer le 217…” Lyne le savait pour avoir vu l’appartement avant et après le départ du jeune couple Crado-techno : Des travaux étaient de rigueur et certains week-end allaient être ponctués des diez des disqueuses et des tambours de marteaux à moins que ce Vincent soit lui aussi un marginal peu soucieux de son cadre de vie. Toutefois, le mot dans l’ascenceur laissait présager effectivement d’une originalité mais aussi d’une attention d’être bien vu de ses voisins.

Elle vit la porte du 213. Enfin, elle était chez elle.
Un paquet de victuailles dans chaque bras, elle engagea la prospection hasardeuse de ses clés d’appartement planquées dans sa poche de veste et ce, sans poser un sac par terre ! « I am fabulous! ». Le fameux “I can do it!” qu’elle entonna mentalement était partie de son charme tout en contraste de la femme active qu’elle était encore emmailloté dans le giron de son adolescence, pourvoyeur insouscient de la praticité d’un mode de vie partisan du moindre effort. Dès lors qu’une situation le disputait entre sa paresse naturelle et un surcoût calorifique, son mantra revenait en adage et le résultat final était plus ou moins chanceux selon sa disposition momentanée à se tromper sur ses propres capacités.

Elle se cala de face contre sa porte d’entrée. Ses doigts palpèrent le métal des anneaux reliant chacune des clés de “sa vie” tapis sous un fatras de mini-notice de papiers chewing-gum.

Le contenu des paquets restait impassible sous les accoups et vibrations que l’exercice de prestidigitation requièrait. Elle n’avait qu’à tirer un bon coup sur une des anses… là, comme-ça et… “Oops!”.
Elle donna un coup de hanche brusque afin de rétablir l’équilibre du pack de lait juché sur ses sujets “beurre, oeufs et yoghourts” et qui s’était demandé ce qui pouvait bien se passer par-delà la frontière brune du royaume de papier.

“Wif! Wif!”

Elle sursauta ! Le trousseau fit la culbute entre ses doigts et tomba.
La mini-balle de tennis qui servait d’ornement rebondit une fois sur le sol et fut chôpée dans la gueule d’un – “Mini louveteau ?” –  chiot se trouvant là ???
L’animal aussi gros qu’une boîte à chaussure, était assis sur son séant. Une de ses pattes-arrières baillait sur le côté. Le poil noir et roux, il avait le bon air pataud des bambins à babines de son âge. Elle reconnut là un petit Berger Allemand…

… Et il avait sa mini-balle de tennis en travers de sa mini-gueule.

– Tu m’as fais peur p’tite bouille…!

L’animal lui lança un regard attendrissant, la tête sur le côté, avec la volonté de comprendre des mots dans un autre langage que le sien.

– C’est mes clés mon petit bonhomme que t’as dans la… le museau.

Autre hochement de tête poilue encore plus interloquée.

– Oui, je vais pas dire “gueule” à ton âge… Hey ! Là ! Non…!

Le chiot avait décidé qu’il était temps de jouer. Il avait effectué un demi-tour, les clés de Lyne brinquebalantes sous son petit poitrail bombé de fierté.
Embarassée par ses paquets, elle les déposa un peu précipitamment sur le sol en voyant la boule de poil contourner l’angle du couloir.
Le “roi lait” chût de sa tour de bric à brac et roula au milieu du couloir… Mais le plus important c’était les clés !

Lyne partit en trombe.
“Reviens ici p’tit voleur !”
L’arrière-train de l’animal disparu à l’angle du palier.

Arrivée en deux enjambées de l’autre côté, elle vit rapidement le chapardeur s’effacer derrière la chambarde d’une porte d’appartement restée grande ouverte… le 217.

Elle se posa, interdite, à l’entrée. Le long corridor de l’appartement était jonché de cartons de déménagement de diverses tailles. La petite boule de poils était assise sur son séant et la regardait du fond du couloir.
Deux-trois jappements aigües l’invitaient à venir le rejoindre pour jouer.

“Hey… Pssss… Viens ici !”
La bienséance lui interdisant d’entrer, elle agitait sa main et du bout des doigts feintait la présence de quelques sucreries qu’elle supposait être un régal divin pour les jeunes chiens.
Elle porta ses doigts à sa bouche:
“Hummm c’est crop crop bon ! Hummm… oh ! Et j’en ai encore !Viens… machin !”
Le chiot la regardait l’air interloqué, la balle de tennis en travers de la gueule, le reste de ses clés ornant le poitrail bombé de l’animal comme autant de petites médailles du mérite.
Lyne cessa ses gesticulations et tenta sa chance… elle s’engagea dans le corridor, le chiot déguerpit en jappant joyeusement !
“Hiiiiii ! Reviens !”
– Vous cherchez Vincent ?

Elle sentit son coeur s’emballer ainsi qu’un soudain hirsutisme capilaire.
La voix de barryton derrière elle l’avait saisie en plein délit.

En se retournant, elle trébucha sur ses talons et fit face à un géant noir de quelques 2.10 de haut… “Warning! Mâle puissant !”

L’homme lui décocha un sourire à la fois assuré par l’effet qu’il se savait provoquer chez le “commun des mortels d’1M20 à 1M90” et aussi amusé de le voir à l’oeuvre sur une jeune femme prise sur les entrefaits d’une quasi-effraction.
Vêtu d’une tenue sportswear, il avait tout de l’allure de l’athlète moderne. Il était de ces  fauves urbains dans ce qu’il y avait de plus noble et racé.
Lyne sentit son coeur défaillir une seconde fois et vacilla accidentellement vers le poitrail du géant…

“Ho là !”

Sa vivacité, – inattendue pour quelqu’un de sa taille -, à anticiper le faux-pas de la jeune femme, empêcha cette dernière de tomber.

Elle sentit les deux mains gigantesques la retenir sans peine par ses épaules frêles qui avaient totalement disparues sous la largeur des paumes secourables.“Danger! Mâle vigoureux, très vigoureux”. Son coeur s’emballa et ses joues pompèrent des seaux d’encre rouge…

Son sourire s’élargit, elle lui en voulut de la voir desarmée.
“Et bien, faut rester avec nous ma p’tite dame !”
Elle secoua la tête et avec un petit sourire elle dit doucement :

– … Heureusement que vous avez pas dit “Olé”

Il eut une petite hésitation dans le regard puis, réalisant, il éclata soudain d’un rire si grand, si éclatant et si heureux qu’il finit de subjuguer totalement l’encéphale droit de la jeune femme “Corps en émoi, Fusion requise !”
D’un rougissement, elle devint crâmoisie.

Il lui tendit la main avec un empressement enjoué…
– Bonjour, je suis…

Soudain l’analyse du cerveau de Lyne battit n’importe quelle fulgurance de calcul d’ordinateur :
“Hiiiiiiiiiiiii! Star du sport, paquet de céréales, joue au basket avec des ours polaires et se désaltère au Pepsi…”
Elle le devança.
– … Shaquille O’Neal !

Elle n’avait aucun engouement pour le basket mais elle était bizarrement à deux doigts de tomber dans l’hystérie de groupie. Elle se maudit d’avoir conservé cette faiblesse de jeune fille en fleur qu’il détectait à coup sûr… mais quand même quoi… c’était “Shaq” !!!

2

La grosse voix de Shaq résonna sur le palier.
– Morrison vous a fauché un truc ?
– Oui mes clés, enfin plutôt la balle de tennis accrochée dessus et… Sérieusement,  “Morrison” ?
Le géant arbora un doux sourire.
– C’est le chien de Vincent. Je vais vous chercher le p’tit ramasseur de balles.
Considérant Lyne sur le palier, il officialisa l’entrée de la jeune femme dans l’appartement.
– Suivez-moi, on fera la présentation des deux…. Vincent ?!

Le bruyant appel provoqua deux réactions :

Le chiot posté en guetteur à l’autre bout du couloir, détalla en glissant sur le carrelage tout en jappant bruyamment avant de disparaître dans le passage de droite.
Et du passage de gauche surgit la silhouette d’une jeune femme, une cuillère en bois d’un mètre de long dans une main et un torchon de cuisine dans l’autre.
La pose qu’elle adopta exécutait une courbe artistique tandis qu’un sourire radieux illumina soudain son visage touché par la félicité.
Seul le sourcil de Lyne put suivre le mouvement exagéremment souple de l’inconnue…
“Vincent…?”

D’un saut carpé, la supposée “Vincent” franchit les 3 mètres la séparant du colosse pour se jeter littéralement dans les bras du basketteur qui la souleva complétant ainsi la figure de la ballerine qui une jambe ramenée sous elle et l’autre tendant la pointe de son pied glissant au sol, finit l’accomplissement d’un gracieux portée.
– T’es de plus en plus légère
– Et toi, un partenaire potentiel merveilleux…
Shaq, la déposa avec une douceur ferme de l’homme maître de sa puissance musculaire.
Elle accompagna son mouvement en plongeant ses yeux extrêment bleus dans ceux “mi-conquis, mi-débonnaires” du basketteur.
Il eut une petite toux gênée, Lyne se surprit à être jalouse.
– Nan, sérieusement, deux céréales extraites de n’importe lequel des paquets que mon image cautionne, pèsent plus lourd qu’une Karine et ses fringues.
Il avait volontairement regardé Lyne plus pour se sortir de l’attraction fantastique du pouvoir des yeux de la dite “Karine” que pour chercher chez elle un soupçon de sourire suscitée par sa précédente remarque.

La voix jeune et enjouée de la danseuse énerva le cortex droit de Lyne “Warning! Rivale !”.
– N’est-ce pas ? J’ai bouffé Noureïev plus jeune et les conseils des vieilles peaux du Bolchoï du coup je vais atteindre d’ici peu une grâce défiant les lois de la gravité.
– J’ai failli tenter un trois points pour juger de tes élancées sur la physique, mais t’es pas d’un poids homologué.
– Peur de tenter le panier mon bonhomme ?
Se dressant sur la pointe des pieds elle avait la grâce d’une gazelle. En plissant les yeux, elle fut également tout aussi féline.

Cette fois-ci, ce fut Shaq qui rougit.

Le libèrant de son emprise, la jeune femme salua avec une souplesse remarquable son public de deux personnes.
Elle adressa un sourire amusé à Lyne… et 3 secondes suffirent à chacune pour analyser et trouver les failles chez l’autre.
Au moins 3 pour Karine contre une petite dizaine certainement pour elle.
– Karine, poétesse, actrice et danseuse ! Enfin jusqu’à la fin de la saison d’Automne pour sûr et une toute autre femme à la saison d’Hiver !
– Hum… Lyne, voisine et… enchantée !
Elle tendit une main, quelque peu gênée.
– Vous êtes la nouvelle conquête ?
– Hein ?!
– “Farine”… c’est juste la voisine de Vincent
“Shaq donne un surnom à c’t’anœrexique”, la pique de jalousie revint à l’assaut.
– Une proie potentielle donc… Excusez, euh excuse-moi, on doit avoir le même âge, ça me fait trop bizarre de vouvoyer les gens de … “My ge-ge-generation…
– Talking’bout my generation…!”, Lyne reprit sur le même ton l’amorce de chant.
Les deux se jetèrent aussitôt un regard complice. “Finalement, elle pourrait soit faire une super copine soit une dangereuse rivale. Tentons de se la mettre dans la poche…”
Karine s’empara du bras de Lyne.
– Entrons dans les lieux “My new copine !”
“Mince, elle a eu la même idée…”
– Viiinnnnceeeennnt ! Faut qu’j’te présente Lyne ! Elle est trop « sensasss », normal c’est ma cops !
Au loin, une belle voix joyeuse d’homme répondit :
– Fais la entrer, j’arrive dans une petite minute dès que je serai présentable !
Karine eut un sourire qui étira ses lèvres d’une oreille à l’autre, un tantinet exagéré.
Puis s’ensuivit une nouvelle courbette :
– Si ces messieurs dames veulent se donner la peine…
Karine passa devant elle
– On s’la donne, on s’la donne…
Et Shaq mit une main aux fesses de la danseuse qui se redressa d’un bond faussement furibonde !
– Ha non, non, un réflexe !! S’empressa de répondre le basketteur, Je testais le rebond avant de mettre la main au panier…
Karine éclata de rires et Lyne eut de nouveau un coup au coeur en découvrant son rire charmeur tout en voyant Mister O’Neil baisser les yeux, intimidés par sa propre hardiesse…
“Non, définitivement elle m’énerve…”

3

 

“Helen, appartement 238”


Helen, 54 ans, épluche des pommes. Sa tarte tatin, c’est une merveille. Normal, le péché a du goût et la tarte est débordante de son fruit le plus équivoque.
Helen, sa cuisine elle l’aime.
Tout y est fonctionnel : Le plan de table est un aérodrome pour viandes et légumes, les six brûleurs sont les tuyères arrière d’un grand vaisseau spatial à la coque vitrifiée, les tiroirs sont les dortoirs de batteries d’ustensiles aux spécialités diverses.
Elle était ce commandant d’un bateau à aube poussé par l’énergie solaire, remontant le Mississipi des saveurs ! Sa cuisine c’était son May Flower stellaire, et il n’y avait pas plus joyeux matelot qu’une Helen aux fourneaux.
Une main à peine déplacée vers l’avant-poste de pilotage et les salières, poivrières et sucrières sautaient dans sa poigne. Un déplacement de ses hanches rondes vers la droite et de grandes eaux coulaient simultanément de ses deux éviers : Helen aimait les éclaboussures. Elle en faisait un tantinet un peu trop en faisant gicler blanc d’oeuf, farine et sauce.
Un de ses plaisirs : goûter entre ses doigts boudinés la farce qu’elle malaxait puis qu’elle essuyait ensuite sur les hanches de son tablier.

Le tintement de la cloche du micro-onde.
Le caramel était prêt. Elle aurait préféré le faire à même le plat à gâteau, mais le temps pressait et certains raccourcis ne nuisaient pas au résultat final.
Elle sortit à deux mains le bol où bullait un sirop d’ambre couvant des éclairs bruns mordorés.
Aussitôt, un cumulus sucré changea l’atmosphère de la cuisine et la fragrance des pommes coupées en morceau fut la bruine de fraîcheur s’y mêlant.
Elle reprit d’un coup plus fort le refrain du pinson chantant Billie Ocean et sa célèbre « Hey ! hey ! You ! You ! Get into my car ! Oh me !? Yes you ! Get into my car ! HoooOOO …!”

En rythme, Helen agita au-dessus d’elle le mini-fouet dont elle se servait pour battre une mayonnaise et qu’elle préparait à côté : des gouttelettes jaunes crépitèrent les portes des placards, lézardèrent le mur et picorèrent son épaisse chevelure blonde.
Elle riait et chantait tout en trémoussant son corps en rondeur sur une cadence effrenée.
« LET’S GO !!! »  – Solo du saxophoniste – Helen lança ses poings sur la droite, tractant l’air et se déplaçant de trois pas lancés par de grands coups de hanche, puis ensuite vers la gauche, tout en continuant de mouliner l’air avec son mini-fouet baguette magique spéciale fée plantureuse.
Un tour complet sur elle, saut périlleux de la baguette magique de cuisine, deux claquements de mains, rattrapé de la baguette (pixellisation de mayonnaise au plafond au passage) pour s’en servir de micro…
« GET OUTTA MY DREAMS !!! GET INTO MY CAR !!!WOUHOUUUUU!!!”
La chanson se finit, la mayonnaise fine fin prête. Attaque de la tarte au citron, en effet, Lucie sa fille n’aimait pas la tarte tatin… hérésie !
Il fallait lui faire un autre gâteau, raison oblige c’était l’anniversaire de sa grande, mais Helen préférait la tarte tatin. D’où les deux gâteaux lancés en confection…
L’incompréhension de son adolescente de fille ne s’arrêtait pas qu’à une affaire de goûts culinaires, mais aussi vestimentaire, de choix de ses amis, de ses options choisies dont notamment un cours de dessins dans lequel elle apprenait la calligraphie des lettres gothiques… Elle ferait mieux d’apprendre à jouer de leur musique plutôt que d’essayer de réécrire le nom de leur groupe !
Helen farfouilla entre les CD et les cassettes au-dessus de l’avancée de sa hotte. Ses doigts happèrent un CD gravé par Luke son fils aîné : Korn.
C’était de circonstances, la tarte aux citrons allait être acide…
Très vite, les basses lourdes firent vibrer les verres dans les placards qui sautèrent de quelques millimètres et s’entrechoquèrent d’un même élan, répondant d’un accord de cristal à la force brute des graves.

–       Maman ! Maman !


Un tout petit d’homme, pouce planté entre ses lèvres encore molles d’une sieste d’après-midi, venait de faire son entrée dans l’antre de la fée-dragonne.
Un drap de lit qu’il tenait par un coin, était la traîne que nombre de petit prince vête au sortir de leurs rêves.

Lancée dans un touillage acharné des blancs d’œuf, Helen disputait chacun de ses moulinets au battage de notes et du rythme endiablé de Korn et de leur satanique « Freak on a leash ».

L’enfant grimpa sur une chaise haute. Ses yeux suivaient la gestuelle déchainée de sa mère qui invoquait de son sceptre fouet les forces des ténèbres dans ses blancs à neige. Elle leva prestement le calice des sacrifiés – un verre à vin débordant de générosité rubiconde naquit des cépages du bordelais – et psalmodia une bénédiction à l’attention du groupe feu disparu dans un accident d’avions. Après une puissante vocalise masculinisée sur le refrain “Something takes a part of me… !”,  elle vida la moitié de son godet d’un trait et secoua sa crinière homologuée “Hard Rocker Forever”.
L’autre moitié du verre… Elle l’avisa et murmura humblement “À vous, Korn”.
Elle jeta le reste dans un grand plat bouillonnant : Aussitôt rugirent les flammes de l’enfer saluant leur prêtresse de Metal de son hommage rendu “par château Petrus” qu’elle venait de sacrifier sur les flancs d’un marcassin rôtissant là pour ses péchés de truffes sauvages !

– Ainsi soit-il !

– Maman…

Helen entendit son plus jeune fils…

Elle se retourna, furibonde, rougeode. Du pic à viande dont elle s’empara soudain, gouttait les sucs de l’animal supplicié au chaudron des adeptes de Korn, Metallica et Iron Maiden. Le gourou échevêlé avança sur le petit d’homme, son obèse majesté enveloppant de son ombre dantesque l’être malingre…

– Tu as osé interrompre le rituel, fils ! Parjure ! Repends-toi devant la grande prêtresse Lashka Boudina Von Saucisse ! Les versets Indochinois tu réciteras !!!

– Mais maman…

– Indochine ! Ou je remplace le marcassin par ta bouille potelée !

 Helen se pencha sur le plat en fonte où gémissait les graisses animales disputant leur place aux pleurs perlés des petits oignons (chacun son tour !) et aux lamentations des poivres, sels et aromates.

Elle imita la voix de Porky « oui, oui Hiiik-ouuiiik je laisse ma place à Tommmouiiikkk !!! Arrêtez ! Arrêtez ! Ouiiikkk ! »

– Mais maman…

– Indochine fils ! Sinon tu rejoins Porky ! Et plus tu chantes faux, plus je torture l’Porky ! Clé de Sol, « Les tsars », couplet deux puis refrain !

Tommy fronça les sourcils et déclara :

– Ze sait pas la santer !

-Rhooo ! « Sous ton toît Indochine tu inculqueras »

– Inculke toi même !

– Attends que je t’attrape l’hérétique !

– C’est toi la grosse « mique » !!! (pour « mite »très certainement).

Tommy faucha une barre de céréale nappée de chocolat préalablement ouverte par sa mère… Il se jeta au sol et ses courtes jambes prirent un virage serré qui le propulsèrent tel un petit bolide derrière le bar… Toute la carcasse de la « Prêtresse Korniesque » s’élança à la poursuite du jeune Indyanna Toms.

– MOooOOnnnn quaAaAAt’ wheuweees !!! Tu was mouwiiiw petit blanc !!!

– Ze m’en fout !

Tommy visa l’escalier… que descendait son père.

Helen interpella son allié marital.

– Mon amouw ! Mon amouw ! Bloque le petit mawcassin ! Il a volé mon quat’weuw !

Jerry s’exécuta aussitôt. Ses deux mètres tant de bras que de taille tissèrent une toile affective dont il était impossible de se dépêtrer.

« Indy Tommy » glissa au sol et bifurqua direction le salon…

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